VIII. Tout le monde à Corinthe
On n'est pas frappé parce qu'on n'est plus aimé de sa femme, mais parce qu'on est un mari.
Comment expliquerez-vous sans cela le singulier goût de certaines femmes qui ont pour époux des hommes charmants, beaux, bien faits, spirituels, et qui prennent pour amant de véritables singes ?
L'amour de l'inconnu est donc la plus grande passion de la femme.
Il ne faut pas oublier l'histoire de cette vieille marquise qui, dans un moment d'abandon, avouait à un ami qu'elle n'avait jamais cessé d'adorer son époux, dont elle était tendrement aimée ; mais que, malgré son amour, elle avait été pendant dix ans tellement tourmentée par la fièvre de l'inconnu, qu'après avoir résisté aux attaques des hommes de cour les plus aimables et les plus galants, elle avait un beau soir voulu manger son quartier de pomme avec le clerc d'un procureur au Châtelet.
- Ce fruit défendu n'est pas meilleur que l'autre, ajoutait-elle, il est même souvent plus amer ; mais faites donc comprendre cela à celles qui n'y ont pas goûté.
Donc, toutes les femmes sont plus ou moins filles d'Ève, et Balzac, à mon avis, se trompe lorsqu'il attribue à mille petites causes secondaires le motif de la minotaurisation :
Un mari qui ronfle,
Un mari qui prend du tabac,
Un mari qui porte un toupet,
Un mari qui a engraissé, etc., etc.
Ces maris-là pourraient être minotaurisés tout aussi carrément quand ils seraient exempts des susdites infirmités.
Le toupet, le tabac, l'embonpoint, etc., ne sont pour la femme que des occasions pour ouvrir la porte toute grande aux capitulations de conscience. Si la raison de celle-ci lui faisait défaut, elle en trouverait mille autres.
Maintenant, si vous voulez agrandir l'horizon de la question et l'examiner sous tous les points de vue, vous serez convaincu que la fidélité absolue de la femme à son mari est un rêve, une utopie insensée.
Telle vertu inexpugnable pourrait-elle jurer la main sur la conscience qu'elle n'a pas été, une fois au moins, infidèle à son mari, en pensée ?
Chacun sait combien la pensée est hardie, tout ce qu'elle se permet et comme elle bat des ailes dans le ciel azuré des désirs ?
Telle femme qui n'a jamais commis le péché matériel, mais qui s'est doucement laissée glisser sur la pente d'un rêve, sort souvent de cette extase intime moins pure que la femme qui a sauté le fossé.
D'où je conclus que les plaisanteries dirigées contre les maris notoirement trompés sont souverainement ridicules, attendu que tout le monde, depuis l'archonte jusqu'à l'esclave, va plus ou moins à Corinthe.

14:57 Publié dans 11. (Chap.VIII) Tout le monde à Corinthe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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