XX. Lucrèce au bal masqué

Lucrèce au bal masqué

 Z.... a vingt-cinq ans : il a épousé une femme de dix-huit ans dont il est tendrement aimé.

Lui aime aussi sa femme ; mais il n'a pu se résoudre à dire un éternel adieu à sa vie de garçon.

Il court les foyers de théâtre, les loges d'actrices, bref il se comporte en véritable mari fashionable.

Sa femme lui fait des reproches, se désole, pleure. Mais à toutes les paroles qu'il lui adresse, Z.... répond à sa femme qu'elle est folle et qu'il n'a pas de maîtresse.

Mme Z.... apprend que son mari se propose de se rendre au bal de l'Opéra en compagnie de cinq de ses amis, et qu'ils doivent tous porter un déguisement semblable ; c'est un des cinq amis qui lui a révélé ce secret.

Mme Z.... met un domino et va elle-même se mêler à la grande cohue.

Elle remarque comme tout le monde dans la salle six pierrots portant, en guise de boutons à leurs vestes et à leurs pantalons, d'énormes bouquets de violettes de Parme. Son mari est un des six ; mais comment le reconnaître ?

L'ami qui a éventé la mèche la met sur la voie et lui indique Z....

Elle s'approche de lui, dissimule sa voix et entame l'intrigue.

Le pierrot, qui touche une main charmante, qui voit de grands yeux scintiller à travers les trous du masque de velours, qui devine une taille de roseau sous l'ampleur du domino prend feu comme de l'étoupe.

Il est galant, il est empressé, il est plein de verve ; la femme, de son côté, qui veut prendre son mari en faute, ne fait pas trop la cruelle, mais elle déclare qu'elle veut absolument rester inconnue.

Z.... pense qu'il a affaire à quelque grande dame à l'affût d'une aventure, et il bénit son étoile qui fait de lui le héros de cettre intrigue.

Il devient plus galant, plus pressant, et propose à l'inconnue le dénouement indispensable : le souper.

On accepte ; et les voilà qui fendent la foule bras dessus bras dessous ; mais dans les couloirs du foyer la cohue est si grande qu'on ne peut rompre qu'avec une difficulté extrême ces vagues de satin et d'habits noirs ; tout à coup une oscillation se produit qui pousse le domino d'un côté et le pierrot de l'autre.

Notre domino reste un instant abasourdi, puis il regarde, cherche et trouve enfin son pierrot auquel il dit : « partons. »

On descend les escaliers, on traverse le vestibule et l'on monte dans un de ces fiacres qui vous conduisent tout droit au débarcadère de la Maison d'Or, sans qu'il soit nécessaire de dire un mot au cocher.

Les voilà dans le cabinet particulier, côte à côte sur le sofa.

................................................................................................................................................................ 

 

« Maintenant, dit Mme Z.... en se démasquant, pouvez-vous dire, monsieur, que vous n'avez pas tout fait pour m'être infidèle ? »

D'un geste brusque, elle fait sauter le masque du pierrot et reconnaît que ce n'est pas son mari.

L'infortuné est encore à la recherche de son domino dans les couloirs du foyer.

Mme Z.... s'est accrochée au bras d'un pierrot qui portait exactement le costume de son mari et qui a profité de la méprise.

Je pose cette question : Mme Z.... est-elle coupable, et M. Z.... est-il minotaurisé ?

Les uns disent oui ; les autres disent non.

Ceux-ci pensent que la minotaurisation dépend essentiellement de l'intention et non du fait.

Mais, à ce compte, un mari qui enfermerait sa femme dans une chambre noire, qui ne lui permettrait de communiquer avec qui que ce soit, pourrait être minotaurisé tout aussi bien que celui qui la laisse complètement libre de ses actions.

138928843.2.jpg

Suite Chapitre XXI Remarques

Écrire un commentaire