XIV. Le Port de la tranquilité

Vous épousez une femme jeune, belle, riche et honnête ; vous seriez le plus fortuné des mortels, si elle n'avait, pour unique défaut, un caractère acariâtre.

En vain, vous faites tous vos efforts pour satisfaire le moindre de ses caprices ; elle grogne, elle vous cherche querelle, rien ne peut la contenter. Vous dites blanc, elle répond noir : vous êtes d'un avis, elle est d'un autre ; le lendemain, vous adoptez son opinion de la veille et aussitôt elle la déserte pour vous contredire ; bref, vous n'avez pas un moment de repos, et vous envoyez le mariage à tous les diables.

Homme jeune ! Il y a un moyen d'assouplir ce caractère de fer.

- Résister, me direz-vous, tenir bon, lutter jusqu'à ce que vous l'ayez brisée.

- Détestable méthode ! C'est vous qui briseriez. Quand on a été assez favorisé du sort pour rencontrer sur sa route un de ces petits tempéraments nerveux, il faut courber la tête : un Alcide n'en viendrait pas à bout.

- Mais le fameux moyen ?

- Le voici. Vous étiez attentionné près d'elle, soyez indifférent ; vous ne quittiez pas la maison, ne restez plus chez vous ; tâchez de faire accroire à votre femme que vous ne l'aimez plus, laissez-lui supposer que vous avez une maîtresse. S'il le faut absolument ; entretenez une danseuse au mois ou seulement à la quinzaine.

Dans le premier mouvement de colère, votre femme cassera tout, brisera tout et vous arrachera les yeux ; laissez-la faire et attendez.

Quelques jours plus tard, elle songera à se venger.

Un mois après, elle aura trouvé son vengeur.

À partir de ce moment, elle deviendra douce comme un mouton, timide comme une colombe, souple comme un gant. Jamais un gros mot, jamais plus une contradiction. Votre femme se sentant coupable fera tous ses efforts pour vous persuader qu'elle vous aime plus que jamais.

Si vous êtes un philosophe, un ami du repos, vous aurez l'air de vous laisser prendre à tous ces faux semblants. Vous aurez acheter un peu chèrement le calme après lequel vous soupiriez depuis des années, mais vous aurez jeté l'ancre pour le reste de vos jours dans le port de la tranquillité.

Axiome de quelques époux parisiens :

L'amant a été donné à la femme pour la rendre plus aimable à l'égard de son mari.

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